LA « TECHNOFÉRENCE » : QUELS RISQUES POUR LES ÉCHANGES PARENTS-ENFANTS ? …

Technoférence : description d’un nouveau phénomène sociétal ?

Révolution internet : sommes-nous tous devenus « présents-absents »?

Les technologies permettant l’accès généralisé à l’Internet mobile ont depuis quelques années complètement révolutionné notre quotidien. Elles ont permis de multiplier les échanges instantanés avec toute personne connectée grâce à un ensemble varié de dispositifs . Citons en premier lieu le smartphone dont l’usage s’est considérablement développé ces 7 dernières années, passant de 11% de Francais équipés en 2011 à 75% en 2018 (chiffres présentés ici et ici).

L’impact de ces technologies sur la dynamique des échanges interhumains est encore mal compris, d’une part, en raison de leur adoption massive très récente et d’autre part, de l’évolution rapide des dispositifs eux-mêmes . L’internet mobile a permis d’abolir les contraintes du réel, les distances physiques et temporelles et a de ce fait multiplié les communications intra- et extra-familiales (par ex. : messagerie instantanée, réseaux sociaux,…) . Différentes études tentent d’évaluer les conséquences au niveau des interactions humaines « réelles », en particulier entre les parents et les tout petits.

Les chercheurs en sciences humaines, notamment en psychologie, sont en effet de plus en plus nombreux à mener des études sur les bénéfices et risques liés à cette révolution de la communication d’une rapidité et d’une ampleur sans précédent . Des auteurs se penchent sur la modification des échanges intrafamiliaux, suite aux sollicitations continues proposées par ces dispositifs connectés. En pratique, ces derniers mobilisent de l’attention et de la disponibilité des parents, et cela se fait au détriment de la qualité et de la quantité des interactions avec leurs tout-petits. Ce phénomène a été initialement décrit comme une «présence absente», c’est à dire l’acte d’être physiquement présent, mais en ayant l’esprit ailleurs, tourné vers la communication ou le contenu des téléphones mobiles (Gergen & Gergen, 2002). Brandon T. McDaniel, un chercheur nord-américain de l’Illinois a plus récemment mis en évidence et défini le concept de « technoférence », dans une étude transversale de 2017 portant sur un échantillon de 168 mères et 165 pères issus de 170 familles.

Technoférence familiale : un nouveau phénomène?

La « Technoférence » se définit comme le phénomène des interruptions quotidiennes dans les interactions en face-à-face en raison de dispositifs technologiques. Des études récentes estiment que les parents utilisent la télévision, les ordinateurs, les tablettes et les smartphones pendant 5 heures par jour en moyenne en France .Un tiers de ce temps est consacré à des smartphones qui, en raison de leur portabilité sont souvent utilisés lors d’activités familiales telles que les repas, les temps de jeu, et à l’heure du coucher – tous les moments importants impliqués dans la construction du bien-être socio-affectif de l’enfant. Lorsque les parents sont sur leurs appareils, les chercheurs montrent qu’ils ont moins de conversations avec leurs enfants et sont plus hostiles avec eux lorsqu’ils essaient d’attirer leur attention.

Dans l’étude sur la technoférence de McDaniel, 333 pères et mères ayant des enfants âgés entre 1 an et 5 ans, ont répondu à des questionnaires en ligne dans le cadre d’un projet de recherche mené entre 2014 et 2016 sur le rôle parental et les relations familiales . Les participants ont indiqué combien de fois par jour différents appareils ont interrompu les conversations ou les activités avec leurs enfants. Les parents ont évalué les comportements d’intériorisation de leurs enfants, comme par exemple la fréquence à laquelle ils boudaient ou la facilité avec laquelle leurs sentiments ont été blessés, ainsi que leurs comportements d’extériorisation , comme par exemple les colères ou les manifestations de frustration. Les parents ont également fait état de leurs propres niveaux de stress et de dépression, du soutien qu’ils ont pu recevoir de la part de leurs partenaires (la qualité de la coparentalité), et de l’utilisation des médias à écran par leur enfant.


Dans presque tous les cas, un appareil ou plus a fait intrusion dans les interactions parent-enfant à un certain moment de la journée. La technologie peut servir de refuge pour des parents qui doivent faire face à des comportements difficiles à gérer. Cependant, les résultats de l’enquête ont montré que cette tactique avait ses inconvénients. L’utilisation des appareils électroniques prive probablement les parents de la possibilité d’offrir à leurs enfants un soutien émotionnel significatif et des commentaires positifs, ce qui provoque chez ces derniers des comportements encore plus problématiques, comme des crises de colère ou des bouderies. Cela ne fait qu’ajouter aux niveaux de stress des parents, ce qui les mène à plus de repli sur eux-mêmes avec la technologie, et le cycle continue.

En conclusion …

Joue Pense Parle, association de prévention, s’est donné pour mission principale de promouvoir jeu libre et échanges humains dans l’enfance. A l’instar de la Société Canadienne de Santé Publique , nous pensons que : « le jeu libre est un droit pour les enfants et fait partie intégrante de leur développement sain » (voir cet article pour plus de détails).

Or, ces dernières années, la mutation de nos habitudes de communication s’est faite à un rythme effréné. Elle a bouleversé nos habitudes familiales, et met à l’épreuve les capacités d’adaptation de nos tout-petits, en modifiant la nature des échanges et la variété des jeux proposés. La technoférence familiale n’en est sans doute qu’une des manifestations, et la recherche doit se poursuivre afin de préciser les différents impacts, positifs comme négatifs, sur la santé mentale des enfants.


Dans l’attente, nous appelons à la vigilance dans ce contexte sociétal de sur-stimulation qui grignote les temps de jeux libres laissés à l’enfant (par exemple, les jouets connectés ou  » interactifs », dont Elsa Job-Pigeard nous parlait dans cet article), ce qui peut ensuite l’empêcher d’enrichir sa pensée symbolique et son imagination (voir cet article de Florence Lerouge ) .
Comme d’autres professionnels de la petite enfance, nous préconisons d’abord de « déconnecter » pendant des temps familiaux bien précis, pour que la disponibilité pour les échanges et le jeu soit optimale. Somme toute, il s’agit simplement de veiller à préserver un équilibre familial dans des contextes bien précis, incluant les temps de jeu libre au sein d’une variété d’autres activités . Ainsi, nous pensons que les repas, le moment du coucher , ou les temps de jeu libre doivent rester 100% partagés!…. 100% connectés !!

Et n’oubliez pas : vous pouvez nous aider à relayer ce message au travers d’actions concrètes (voir ici les projets pour 2020) en devenant adhérent de l’Association (formulaire ici).

Grégory BYNEN-JOURNO

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